CLASSE SOCIALE : Ce dont nous parlons quand nous en parlons

A policeman stops a 'Blockupy' anti-capitalist protester near the European Central Bank (ECB) building before the official opening of its new headquarters in Frankfurt

Dans le cours que je dispense sur les classes sociales en Amérique, je montre aux étudiants comment le capitalisme génère des inégalités de richesse, de statut et de pouvoir. Ce que je propose n’est pas une critique morale du capitalisme, mais plutôt une analyse empiriquement fondée de la façon dont il fonctionne, au niveau pratique immédiat, pour créer et maintenir un flux disproportionné de ressources vers la classe capitaliste. Que le capitalisme le fasse, comme Noam Chomsky pourrait le dire, est incontestable. Ou, comme un étudiant en double spécialité de sociologie et économie me l’a dit un jour : «Vous parlez de beaucoup de choses similaires à celles de mes professeurs d’économie, mais il est sûr que vous en parlez différemment. »

Une fois que mes étudiants comprennent comment le capitalisme fonctionne et la série de conséquences que cela entraîne, leur intuition morale leur dit ce qui ne va pas avec cette forme d’économie. Ils reconnaissent l’injustice d’un système fondé sur l’exploitation des travailleurs, un système qui permet l’accumulation sans limite de la richesse et donc dément les prétentions à assurer l’égalité des chances ; un système qui gaspille un immense potentiel humain ; un système qui mine la démocratie, en concentrant le pouvoir dans les mains d’un petit nombre. Je fais remarquer que l’analyse sociologique ne peut pas nous dire ce qui est juste et ce qui est faux, mais elle peut informer nos jugements moraux, en nous aidant à voir comment nos pratiques sociales affirment ou trahissent nos meilleures valeurs.

Le caractère ironique de nos délibérations est que, même lorsque nous nous livrons à une analyse critique du capitalisme – une analyse qui expose son inhumanité et donc au moins suggère le caractère désirable d’un changement – la réalité est que les étudiants ne sont pas dans un lycée pour apprendre comment renverser un système exploiteur et oppressif. En fait, ce qu’ils cherchent, pour la plupart d’entre eux, est une place confortable dans ce système. Ce n’est pas leur faute ; ils sont économiquement obligés de rechercher des diplômes et des compétences qui les aideront à éviter le pire que le capitalisme offre à d’autres moins fortunés. Dans d’autres conditions historiques, un enseignement supérieur servirait des buts différents.

Les professeurs ne sont pas moins pris au piège ; nous avons tout simplement trouvé notre place confortable dans le système, des années avant les étudiants qui cherchent encore les leurs. Il me semble que notre piège commun, combiné à l’insolubilité apparente du capitalisme, est ce qui influence en grande partie l’éloignement de l’économie politique au profit des matières culturelles – le changement qui a débouché sur le fait que de nombreux enseignants de gauche, la plupart dans les sciences sociales et les humanités, ont été vus davantage comme de simples champions du politiquement correct, plutôt que comme des intellectuels critiques sérieux, avec quelque chose d’utile à dire sur la manière dont la société capitaliste fonctionne et comment elle pourrait être transformée.

Au niveau des classes sociales, cette inflexion vers le culturel se reflète dans les efforts pour enseigner aux étudiants à apprécier la diversité, examiner leurs privilèges et à prendre en compte le racisme et le sexisme inconscients inscrits dans leurs conduites quotidiennes. Pour le dire clairement, je pense que ce sont de bonnes choses à faire : aucune inégalité destructive ne devrait recevoir un laisser-passer. Le problème est que, si utiles que ces stratégies puissent être pour rendre nos étudiants plus sensibles et conscients socialement, elles laissent le système scolaire ne pas s’en soucier. Du coup, il semble que l’inclusion et la diversité dans un cadre capitaliste sont les seuls objectifs raisonnables à poursuivre.

En mettant autant l’accent sur le culturel, nous finissons par encourager ce que Adolph Reed a appelé une politique identitaire d’inclusion proportionnelle. Nous amenons nos étudiants à croire que si des membres de groupes historiquement exclus sont autorisés à rejoindre, proportionnellement à leur nombre dans la société, les rangs des patrons, des administrateurs, des généraux et des capitalistes, tout ira bien. Ce genre de changement cosmétique est inoffensif pour ceux qui sont installés en sécurité dans le système et cela attire naturellement ceux qui tentent de trouver une place plus près du haut que du bas. Inclusion, oui. Mobilité ascendante, oui. Transformation ? Seulement après moi [en français dans le texte, NdT], peut-être.

Un collègue de conviction marxiste, maintenant à la retraite, a fait remarquer ce que nous voyons comme une omission révélatrice de la part de nombreux universitaires qui étudient l’inégalité. Il a observé que, tandis que tout le monde est d’accord que le racisme et le sexisme sont erronés et devraient être éradiqués, peu de gens développent le même argument sur les classes sociales. «Pourquoi est-ce impératif de s’opposer au racisme et au sexisme, a-t-il demandé, et non aux classes sociales ?» Entre nous, c’était largement une question rhétorique. Nous savions que la réponse avait à faire avec le privilège de classe des universitaires et la nécessité d’adhérer à une idéologie méritocratique pour justifier ce privilège. Remettre les classes sociales en question serait remettre en cause, non seulement un système d’inégalité mais notre propre mérite.

Alors que les spécialistes en sciences sociales n’ont certainement pas ignoré l’existence des classes, l’attention que nous leur avons portée prend généralement une de ces deux formes : utiliser les classes comme une variable pour prédire les attitudes ou les comportements des individus, ou étudier les vies des gens de certaines catégories de classe (par exemple les études ethnographiques sur les communautés de la classe ouvrière). De telles études peuvent être utiles pour montrer comment les gens expérimentent et sont affectés par leurs positions de classe. Ce qui manque généralement, cependant, est une analyse de comment le système de classe agit – comment il est utilisé par ceux qui contrôlent les moyens de production et l’administration – pour générer et maintenir les inégalités qui façonnent les vies de gens.

Une partie du problème est que certains termes du langage conceptuel, utiles pour décortiquer ces questions ont été stigmatisés. Ce langage existe, mais l’utiliser comporte un grand risque d’être écarté comme idéologue. Parler d’un fossé croissant entre la productivité et les salaires ces trente dernières années est acceptable. Parler de stagnation des salaires comme résultant en partie de la diminution du nombre des syndiqués, c’est très bien. Parler de toujours plus de richesse revenant aux plus riches du 1% est aujourd’hui dans des limites respectables. Mais parler d’un taux croissant d’expropriation, rendu possible par les victoires capitalistes dans la lutte des classes est une source de difficultés. Ou d’invisibilité.

Il ne s’agit pas seulement de la manière dont on parle des classes dans les milieux universitaires. La manière dont nous les étudions, en parlons et écrivons à ce sujet a des conséquences plus importantes. Se centrer uniquement sur la diversité, les privilèges, l’inclusion et la mobilité signifie apporter une faible contribution lorsqu’il s’agit de contester le pouvoir capitaliste, de faire avancer les intérêts de la classe ouvrière ou de transformer le capitalisme dans son ensemble. Cela signifie, en fait, accepter un siège moelleux aux premières loges.

Si nous espérons dire quelque chose d’utile sur la manière de dépasser le capitalisme, nous devons étudier le système lui-même – les règles du jeu, les tactiques juridiques et politiques, la manipulation idéologique, les mécanismes de l’exploitation, les stratégies coordonnées de domination – pas seulement ses conséquences sur les valeurs, les conduites personnelles et les perspectives de mobilité. Nous devons aussi prendre plus au sérieux les implications de l’intersectionnalité [la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination, NdT].

Aussi jargonnant que ce terme puisse paraître, l’«intersectionnalité» a deux significations utiles. Elle peut référer au fait que nous sommes tous pris dans des systèmes multiples d’inégalité, dès le début. Nos chances dans la vie et nos expériences quotidiennes ne sont pas seulement le résultat d’une position de classe mais aussi, simultanément, de notre race, notre genre, notre origine ethnique, notre orientation sexuelle et notre statut de handicapé. L’intersectionnalité peut aussi référer à la façon dont les systèmes peuvent créer et perpétuer l’inégalité – le capitalisme, le racisme et le sexisme se renforcent mutuellement les uns les autres. C’est ce dernier sens d’intersectionnalité, le sens structurel, qui a été perdu dans le tournant culturel.

L’échec à penser en termes de structures est évident dans le terme «classisme», qui est censé être parallèle à «racisme» et «sexisme». Mais alors que nous comprenons le racisme et le sexisme comme de vastes systèmes de pratiques discriminatoires et de croyances les justifiant, le «classisme» se rapporte généralement à ce que nous appelons ordinairement élitisme ou snobisme. Un terme vraiment parallèle ne référerait pas à des attitudes, mais à des pratiques organisées d’exploitation économique et aux idéologies qui justifient ces pratiques. C’est cette compréhension de ce que la classe sociale implique, qui a été perdu. Prendre l’intersectionnalité au sérieux et reconnaître que la classe n’est pas simplement de l’élitisme, mais plutôt un système d’exploitation économique a, comme mon ancien collègue marxiste le suggérait, une implication puissante : les classes, tout autant que le racisme et le sexisme, devraient être abolies – même selon les normes morales du libéralisme.

La critique culturelle reste nécessaire. Les gens vivent dans une culture autant que dans une économie. Et si la vérité est le tout, alors tant la culture que l’organisation sociale doivent être analysées pour parvenir à un tableau d’ensemble de la manière dont une société fonctionne. Mais à ce moment de l’Histoire, il semble que nos propres frustrations et nos privilèges nous ont conduits – les universitaires qui supposent parler des classes, de l’inégalité, du changement – à affiner notre vision analytique de ce qui relève de l’attitude et du comportement. Ironiquement, en nous centrant sur ce qui semblait le plus accessible au changement, nous l’avons peut-être entravé.

Faire de la machinerie sociale du capitalisme la cible de l’analyse révèle le racisme et le sexisme comme des instruments de la classe capitaliste. Le racisme et le sexisme divisent et affaiblissent la classe ouvrière et permettent la surexploitation de sous-groupes de travailleurs. Et en rendant ces choses possibles, le racisme et le sexisme aident à l’accumulation de la richesse qui renforce le pouvoir capitaliste. Donc si nous sommes sérieux à propos de l’éradication du racisme et du sexisme et de l’abolition des privilèges, nous devons reconnaître que cela ne peut être réalisé dans un contexte capitaliste. Du coup, un libéralisme bien intentionné qui prend ses propres engagements moraux au sérieux, doit s’opposer au capitalisme ou s’effondrer sous le poids de son hypocrisie. Penser honnêtement en termes d’intersectionnalité, autrement dit, doit devenir une pensée radicale si elle ne veut pas se trahir elle-même, ainsi que ses bénéficiaires potentiels.

Source

Michael Schwalbe est professeur de sociologie à l’Université d’Etat de Caroline du Nord. Il peut être atteint à MLSchwalbe@nc.rr.com.

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