PATRIOTISME ÉCONOMIQUE : La démagogie du made in France

Young protesters march during a demonstration against the French government's planned labour law reforms on March 31, 2016 in Bordeaux, southwestern France. France faced fresh protests over labour reforms just a day after the beleaguered government of President Francois Hollande was forced into an embarrassing U-turn over constitutional changes. / AFP / NICOLAS TUCAT

Les 8 et 9 septembre derniers, des Assises du produire en France se tenaient à Reims. Sous l’égide d’un ex-ministre de Sarkozy, l’UDI Yves Jégo à la tête de l’association Pro France, et d’Arnaud Montebourg, qui se proclame « candidat au service du made in France », une brochette de candidats y ont développé leur vision de la marque France.

Dans une économie où production et échanges sont internationaux depuis des siècles, où la fabrication de n’importe quel produit, aussi français soit-il, nécessite forcément des matières premières, des machines, parfois des pièces entières provenant des quatre coins de la planète, cette distinction du made in France est absurde. Elle ne sert au patronat français qu’à exiger davantage d’aides, financières ou pratiques, de la part de son État. En se faisant les champions de la défense d’une prétendue production nationale, les candidats en puissance qui se sont bousculés à ces assises ont fait ce qu’ils savent le mieux faire : présenter ce qui correspond aux intérêts d’une fraction de la bourgeoisie comme une solution aux problèmes vitaux des travailleurs.

Terrain de prédilection de Le Pen, cette démagogie nationaliste attire la concurrence : de Duflot à l’inévitable Montebourg, en passant par Dupont-Aignan et Mélenchon, tous y sont allés de leurs petites phrases sur la nécessité d’appliquer un « protectionnisme intelligent » pour favoriser les produits 100 % français. Le Pen associe son « produire français » à l’habituelle démagogie anti-immigrés de son parti. Elle est d’ailleurs de plus en plus concurrencée sur ce terrain également, et pas seulement par les prétendants de la primaire de droite ! Les petites phrases de Mélenchon à propos des travailleurs détachés venant manger le pain des locaux, ou sur le fait qu’il n’a jamais été pour la liberté d’installation, témoignent de la facilité avec laquelle, dans un contexte de réaction généralisée, les soi-disant progressistes peuvent glisser vers le « produire français avec des Français ».

Durant le « grand oral pour l’Élysée 2017 » organisé par ces assises, chacun a cependant cherché à jouer sa petite musique particulière sur ce fonds commun de patriotisme économique. Pour Duflot, la production française doit se distinguer par sa haute qualité environnementale. Mélenchon, qui mange décidément à tous les râteliers, s’est également découvert une fibre écologique et prône la relocalisation de l’agriculture et la mise en valeur du patrimoine marin français, susceptible d’après lui de créer 400 000 emplois. Quant à Montebourg, il met en avant la priorité qui doit être accordée aux PME et à l’innovation, de même que Le Pen ou Bruno Le Maire.

Au-delà de ces différences cosmétiques, tous se retrouvent pour dire que l’État doit aider la marque France, c’est-à-dire mettre la main à la poche, d’une manière ou d’une autre, pour subventionner les entreprises qui produisent français. C’est finalement toujours la même vieille rengaine : il faut donner de l’argent au patronat et, un jour peut-être, ces milliards déversés sur les entreprises finiront par se traduire en emplois.

Les intérêts des travailleurs sont ailleurs

Le patriotisme économique n’est qu’un aspect de la propagande souverainiste. Il s’accompagne d’une dose de rejet de l’Union européenne, à des degrés qui vont de la sortie pure et simple de l’Union à la dénonciation de ses mauvais traités, en passant par la remise en cause de l’euro. À entendre leurs discours – y compris à gauche – c’est à Bruxelles, aux normes européennes et à tous les organismes supranationaux que l’on doit tous les malheurs, du chômage à la malbouffe, en passant par les coupes claires dans les services publics.

L’Union européenne résulte des besoins de la bourgeoisie européenne. C’est une union entre brigands capitalistes, dont les multinationales ont besoin car il leur faut une arène plus vaste que leurs petits États nationaux. Rien d’étonnant donc à ce que, dans leur grande majorité, les décisions de Bruxelles ne soient pas favorables aux travailleurs. Mais dire que le retour à l’État-nation leur garantirait un avenir plus radieux est une stupidité démagogique, pour faire croire aux travailleurs qu’ils auraient des intérêts communs avec leurs exploiteurs nationaux, pour les détourner de leurs intérêts de classe.

Car si les capitalistes européens ont besoin d’un territoire plus large pour leurs affaires, ils n’en sont pas moins toujours en concurrence, et chaque bourgeoisie se réfugie périodiquement sous la protection de son État national. Ce dernier sait alors très bien s’asseoir sur les accords et autres directives européennes, quand ils ne vont pas dans le sens des intérêts généraux de sa bourgeoisie.

Expliquer, comme le fait par exemple le PCF, qu’en retrouvant « l’indépendance de la France » on échappera « à l’emprise des multinationales » est une trahison. Cette façon de présenter les choses obscurcit la conscience des travailleurs, laisse à penser que, si les capitalistes français licencient, ferment des usines, c’est parce que la « logique de Bruxelles » ne leur laisse pas d’autre choix. Elle laisse croire que le gouvernement français, lorsqu’il fait passer des lois antiouvrières, le fait contraint et forcé, sous l’emprise des « diktats de l’Union européenne ». C’est une façon d’effacer la seule véritable frontière, celle qui sépare et oppose les intérêts des travailleurs à ceux de la bourgeoisie.

Lorsque de grands groupes comme PSA ou Alstom décident de fermer une usine pour regrouper la production sur un seul site, ce n’est pas parce qu’ils doivent se plier à une logique transnationale qui les dépasserait ou parce que l’État français n’est pas capable d’avoir une politique industrielle. Ils le font dans l’intérêt de leurs actionnaires, avec pour préoccupation de maximiser la rentabilité et donc les profits. Les pseudo-recettes du patriotisme économique ne sauveraient les travailleurs d’aucun de ces mauvais coups. Tout au plus seraient-elles une occasion de plus pour le patronat français de se faire arroser d’un peu plus de milliards de subventions en aides à l’innovation et autres promotions de la marque France.

Le repli vers une économie française, sur des bases nationales, est objectivement impossible. La production et les échanges ont dépassé depuis bien longtemps les étroites frontières nationales que les politiciens de tout bord présentent comme une protection aux travailleurs. Une politique protectionniste ne pourrait qu’avoir des conséquences néfastes pour les classes laborieuses, entraînant la hausse des prix et de nouveaux sacrifices, au nom de la sauvegarde de l’industrie française.

Le patriotisme économique, qui fait tant recette parmi les prétendants à l’Élysée ces derniers temps, n’est qu’un leurre de plus que ces défenseurs de la bourgeoisie utilisent dans leur chasse aux voix. Il s’ajoute aux discours odieux contre les immigrés en général et les réfugiés en particulier, accusés d’être la cause du chômage, de l’insécurité, voire du terrorisme. C’est une diversion de plus pour détourner les travailleurs de leur véritable ennemi.

Pour stopper l’hémorragie des suppressions d’emplois, c’est aux capitalistes, français ou non, qu’il faut retirer leur pouvoir de nuisance, en interdisant les licenciements et en partageant le travail entre tous. Cela ne pourra être imposé qu’à travers les luttes de l’ensemble de la classe ouvrière. Mais les élections peuvent être l’occasion d’exprimer ces intérêts et de montrer qu’une fraction des travailleurs ne se laisse pas duper par la démagogie nationaliste des idéologues de la bourgeoisie.

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