LES DERNIERS ENFANTS DE L’UNION SOVIÉTIQUE …

A model parades an outfit by Australian designer Akira Isogawa during Fashion Week Australia in Sydney on April 15, 2015.  AFP PHOTO / William WEST

Dans ce texte, écrit par un blogueur russe sibérien, « Predzemshara », cette impression d’une civilisation aussi récemment disparue que mal évaluée par nos « penseurs » et autres « nouveaux philosophes » occidentaux, c’est aussi ce que nous avons ressenti en voyageant dans certains pays supposés « victimes de l’impérialisme russe », ou même du « social-impérialisme », selon d’autres…

Il ne s’agit pas de dresser, à cette occasion, un panégyrique absolu de l’URSS, mais de comprendre, de réévaluer, dans un monde en crise, quelles sont les valeurs culturelles et sociales qui sont encore héritières d’une promesse d’avenir, et celles qui sont en train de mourir, irrémédiablement, sous nos yeux et dans nos vies.

Voici la traduction du texte de Predzemshara :

Je fais partie de la génération des personnes qui naquirent encore en Union Soviétique, mais dont l’enfance et les premiers souvenirs relèvent déjà de la période postsoviétique. En prenant de l’âge, nous avons découvert que notre enfance postsoviétique se déroulait dans les ruines d’une certaine civilisation qui s’en était allée.

Cela se manifestait dans le monde matériel, par de gigantesques constructions inachevées dans lesquelles nous aimions jouer, par des bâtiments d’usines fermées, tellement séduisantes aux yeux de toute la marmaille des environs, et par toute une symbolique incomprise que le temps effaçait des murs des immeubles.

Dans le monde immatériel, le monde de la culture, les reliques de cette époque passées s’exprimaient avec tout autant de force. Sur les étagères de livres d’enfants, Pavka Kortchaguine tenait compagnie à d’Artagnan et au Capitaine Blood. Au premier abord, il semblait représenter un monde étranger et très lointain, comme le mousquetaire français et le pirate britannique. Mais la réalité communiquée à travers Kortchaguine se voyait confirmée dans d’autres livres et s’avérait être toute proche, nôtre. Partout on découvrait des traces de l’époque révolue. « Grattez le russe et par dessous vous trouverez du tatare » ? Je n’en suis pas convaincu. Par contre il est évident que si on gratte le russe, on découvrira obligatoirement par dessous du soviétique.

La Russie postsoviétique a renoncé à sa propre expérience de développement pour pouvoir entrer dans la civilisation occidentale. Et cet emballage civilisationnel fut grossièrement tendu sur nos fondements historiques. Mais il se déchira, incapable de supporter la tension, n’ayant pas reçu le soutien créatif des masses, qui affirment leur préférence pour une dimension plus immuable, pour leurs racines. A travers cette déchirure apparut le noyau demeuré intact de la civilisation déchue. Et nous nous sommes mis à étudier l’URSS comme les archéologues étudient les civilisations antiques.
On ne peut dire que les enfants postsoviétiques furent livrés à leurs facultés autodidactes pour ce qui concerne cette époque soviétique.

Au contraire, de nombreux amateurs narraient les « horreurs du soviétisme » à ceux qui étaient trop jeunes pour les avoir connues personnellement. On nous expliqua l’horreur de l’égalitarisme de la vie communautaire. Comme si aujourd’hui, la question du logement avait été résolue. Quant à la « grisaille » du peuple soviétique, à l’assortiment modique de ses vêtements, en face de quoi, bien entendu, une foule de gens habillés de mêmes équipements de sport forme un tableau beaucoup plus pittoresque, on dira juste que ce n’est pas l’habit qui embellit la personne. Ils racontaient les biographies cauchemardesques des acteurs de la révolution (Il est vrai que même à travers toutes les saletés qui ont été déversées sur Dzerjinski apparaît le portrait d’un homme fort qui a réellement consacré toute sa vie à lutter pour ce qu’il considérait être juste).
Mais le plus important, c’est que nous avons constaté que la réalité postsoviétique était en tout point inférieur à la réalité soviétique.

Dans le monde matériel, les nombreuses affiches publicitaires ne pouvaient se substituer aux grands chantiers du passé et à la conquête du cosmos. Mais l’essentiel se situe dans le domaine immatériel. Nous avons vu ce qu’était la culture postsoviétique, les livres et films que ce monde produisait. Et nous avons comparé cela avec la culture soviétique qu’on nous disait étouffée par la censure et caractérisée par les persécutions encourues par de nombreux auteurs et créateurs. Nous voulions chanter des chansons et lire des poèmes. « L’humanité veut des chansons. Un monde sans chanson est inintéressant ». Nous voulions une vie pleine de sens et de valeurs, et ne pas être réduits à une existence animale.

La réalité postsoviétique offrait un impressionnant assortiment destiné à la consommation, mais elle était incapable de nous offrir quoi que ce soit dans le menu du sens et de la valeur. Et nous sentions que la réalité soviétique comportait quelque chose de volontaire et chargé de sens. Dès lors nous ne prêtions guère foi aux histoires concernant « l’horreur du soviétisme ».

Aujourd’hui, ceux qui nous racontaient que la vie en URSS était un cauchemar, racontent que la Fédération de Russie se dirige tout droit vers l’Union Soviétique et aurait même parcouru tout le chemin qui y mène. Quelle amertume éprouvons-nous, à entendre des choses aussi ridicules ! Nous voyons bien l’énorme différence entre la réalité socialiste de l’Union Soviétique et la réalité capitaliste et criminelle de la Fédération de Russie.

Et nous comprenons pourquoi ceux qui insistaient sur les horreurs du stalinisme nous parlent maintenant des horreurs du poutinisme. Consciemment ou non, tous ces beaux parleurs travaillent en faveur de ceux qui veulent faire subir à la réalité postsoviétique le même sort que celui qui fut infligé à la réalité soviétique. Mais ce petit numéro n’aboutira pas. Vous nous avez appris la haine. La haine de notre pays, de notre histoire, de nos ancêtres. Mais vous nous avez aussi appris la méfiance. Il me semble que celle-ci représente l’avantage principal de la Fédération de Russie.

Ceux qui grandirent dans la Russie postsoviétique sont différents de la société naïve de la fin de l’ère soviétique. Vous êtes parvenus à tromper nos parents pendant les années de la perestroïka. Mais nous, nous ne vous croyons pas, et nous ferons tout pour que votre entreprise échoue une seconde fois. Nous allons soigner et transformer l’État russien malade et inachevé, en quelque chose de bon, juste et orienté vers son développement. J’espère qu’il s’agira d’une Union Soviétique renouvelée, et que vos clameurs selon lesquelles « la Russie glisse vers l’URSS » soient finalement bien fondées.

Predzemshara

« Le comportement borné des hommes en face de la nature conditionne leur comportement borné entre eux »… Karl Marx

Voir également ICI

Publicités

Une réflexion sur “LES DERNIERS ENFANTS DE L’UNION SOVIÉTIQUE …

  1. Je pense que 70 ans de « sovietisme » seront difficiles à effacer. Je connais des ingénieurs qui une fois par mois allaient retirer les mauvais herbes dans une ferme d’état car le personnel manquait pour faire ce travail. Ils s’en souviennent comme d’un jour de vacance. Tous les ingénieurs de l’institut devaient souspendre leur « top-secret job » pour aller desherber manuellement les sillons des champs de betteraves. Une fois terminé, ils organisaient une « toussovka » avec vodka et les victuailles qu’ils avaient pris avec eux et retournaient à la maison ivres…Nul doute que l’enfant de ce blog croit encore à ce « bien-être » naif et illusoire au lieu de se demander pourquoi les autres pays communistes s’en sont bien sortis alors qu’en Russie, à part pour quelques uns, on en est déjà dans la même situation de disette et comme avant, pour survivre on doit avoir deux, voir trois jobs par jour pour un salaire de misère (quand ce salaire est payé). Putin est en train d’amener la Russie sur la route de la Bielorussie avec trois à dix ans de retard. Comme un cinquième des bielorusses ont choisi d’émigrer à l’étranger, on pourrait s’attendre à ce que 20 milions de russes fassent la même chose. Nulle doute que ce sera la fuite des cerveaux du siècle…A moins que la frontière se ferme avant.

Les commentaires sont fermés.