CA VIBRE POUR ELLES

Du cabinet médical au panier de la ménagère

   bonne

Selon Rachel P. Maines, historienne américaine, l’histoire de l’invention du vibromasseur se confond avec celle de l’hystérie et de son traitement. Dès l’Antiquité, l’hystérie est construite comme une maladie des femmes, mais aussi, plus précisément, une pathologisation du désir sexuel féminin. L’hystérie est d’ailleurs explicitement d’abord la maladie des femmes sans hommes : jeunes femmes pas encore mariées, veuves, religieuses, etc.

Au IIe siècle après JC, Galien décrit le traitement dans un texte qui restera un classique de la médecine jusqu’à la fin du XIXe siècle. Pour dire les choses plus clairement, pour répondre à la pathologisation du désir sexuel des femmes, la médecine provoque, assez logiquement, des orgasmes médicaux.

La médecine remplace progressivement l’Église dans la définition des pratiques licites et illicites mais ces deux puissances sont d’accord sur l’essentiel : la seule bonne sexualité, particulièrement pour les femmes, est conjugale et à visée reproductive, et la masturbation doit être sévèrement réprimée.

Tout au long du XIXe siècle, le traitement de l’hystérie féminine est donc une des grandes affaires de la médecine, un médecin français estimant par exemple que le mal touche le quart de la population féminine. Mais c’est l’invention du vibromasseur électromécanique qui va révolutionner le traitement de l’hystérie. Avec le vibromasseur électrique, l’hystérie, qui était déjà une très bonne affaire pour la médecine, devient une poule aux œufs d’or : une maladie dont on ne guérit jamais mais dont on ne meurt pas non plus et dont les traitements sont suffisamment agréables pour que les malades aient envie de revenir souvent…

Alors que l’électrification des ménages américains progresse à une vitesse fulgurante, le vibromasseur figure en bonne place dans les catalogues d’objets électroménagers dès les toutes premières années du XXe siècle. Entre le robot mixeur et l’aspirateur, il affiche des promesses qui euphémisent à peine sa destination réelle. Une publicité parue en 1913 dans l’American Magazine pour le vibromasseur White Cross annonce par exemple : «La vibration est la vie … » . Pendant une courte période, de 1905 à 1925 environ, le vibromasseur entre dans les foyers comme un des objets normaux de la ménagère américaine. Dès 1920, il fait son apparition dans le cinéma pornographique et rapidement disparaît des catalogues. Peut-être parce que le prétexte médical devient un paravent bien transparent devant un usage maintenant clairement sexuel ? Peut-être parce que le vibromasseur électromécanique, d’outil médical, commence à devenir ce qu’il est aujourd’hui complètement : un sex-toy.

Alors, récupération ? Marchandisation de nos désirs et de nos plaisirs ? Il est certain en tout cas que le capitalisme n’est pas philanthrope et que les objectifs marchands n’ont rien à voir avec ceux de l’émancipation. Que le marché trouve son compte et tous les moyens possibles de faire du profit sur des évolutions sociales est une évidence. Après tout, bien peu échappent aux logiques du marché. Cela ne veut pas dire que cela ne pose aucun problème et ne doit pas nous interroger.

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