LA COMPÉTITIVITÉ, UNE IDÉE MORTE

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La quête de la compétitivité n’est pas seulement erronée, mais elle est dangereuse, parce qu’elle masque les vrais défis et les vrais enjeux de l’avenir de nos économies et de nos sociétés. Telle est la thèse que soutient Thomas Coutrot, cofondateur des Économistes atterrés.

Extraits :

Des observateurs, curieusement nombreux, ont interprété l’annonce faite par François Hollande du « pacte de responsabilité » et de la priorité absolue donnée à la compétitivité comme un « tournant social-démocrate ». La nomination de Manuel Valls à Matignon suivie de l’éviction des ministres Hamon et Montebourg, a de nouveau été qualifiée de « tournant », cette fois-ci social-libéral. Pourtant à l’automne 2012, quelques mois après son élection, la ratification sans discussion du Traité budgétaire européen, accompagnée de la création du « Crédit d’impôt compétitivité emploi » financé par la hausse de la TVA et la baisse des dépenses publiques, avait déjà clairement marqué le ralliement de François Hollande aux principales propositions avancées par son concurrent Nicolas Sarkozy.

Ces diverses décisions se situent dans la droite ligne des politiques économiques depuis 20 ans. Sur cette période, seules deux mesures n’ont pas donné la priorité à la compétitivité : les 35 heures et la Couverture maladie universelle, décidées par le gouvernement de Lionel Jospin. Pour le reste, la politique fiscale s’est consacrée à la baisse des impôts et des cotisations, réduisant de cinq points de PIB les recettes de l’État ; la politique sociale s’est focalisée sur l’assouplissement du Code du travail et sur les réformes régressives des retraites et de l’assurance-maladie ; la politique industrielle, si tant est qu’elle ait existé, s’est focalisée sur les entreprises à fort potentiel de croissance en fermant les yeux devant les délocalisations et les licenciements boursiers ; la politique commerciale, de compétence européenne, s’est réduite au démantèlement des accords protecteurs des pays pauvres (comme les accords « multifibres »), à la multiplication d’accords de libre-échange ; la politique monétaire, européenne également, s’est focalisée obsessionnellement sur l’inflation, tout en laissant gonfler les bulles financières avant de sauver les banques du krach en les inondant de liquidités… La compétitivité a été le leitmotiv de toutes ces décisions.

C’est que le paradigme qui guide les politiques économiques depuis le milieu des années 1980 n’a pas changé : celui de la mondialisation néolibérale, qui repose sur la liberté de circulation des capitaux et des marchandises et la concurrence généralisée. Il s’est même radicalisé en Europe à la suite de la crise financière de 2008 : après quelques mois pendant lesquels on a pu croire que la violence du choc avait déstabilisé leur credo, les dirigeants européens ont engagé une offensive d’une violence nouvelle contre l’État-social et le « modèle social européen », décrété « mort » par Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Cette radicalisation, que reflète la focalisation exclusive du gouvernement français sur la politique de compétitivité, n’est pas une « erreur » mais une tentative de contrecarrer le déclin de la part des capitalistes européens (hors Allemagne) dans le marché mondial .

En effet, l’excédent commercial global du commerce extérieur de l’Union européenne vis-à-vis du reste du monde ne saurait masquer les considérables déficits des pays du Sud européen, France incluse. Dans un contexte mondial marqué par de très profonds déséquilibres, insoutenables à long terme, entre les positions fortement excédentaires de l’Allemagne et de la Chine, et les déficits symétriques des États-Unis et de l’Europe du Sud, la stratégie de compétitivité vise à un rééquilibrage non pas de façon coopérative, en organisant la hausse de la demande intérieure des pays excédentaires, mais de façon compétitive en réduisant la demande et les coûts des pays déficitaires. L’ouverture des négociations sur le grand marché transatlantique symbolise cette fuite en avant dans un libéralisme commercial dogmatique …

Quoi qu’il en soit du diagnostic sur la nécessité d’un post-capitalisme, les trois conditions que Tim Jackson énonce pour engager la transition vers une économie durable sont incontournables : maîtriser les marchés financiers, réduire la durée du travail et sortir de la « cage de fer du consumérisme ». Il s’agit donc de nous désintoxiquer de notre addiction à la consommation ostentatoire, à la croissance infinie et à la compétition exacerbée.

Pour ce faire, il faudra réduire fortement les inégalités par une redistribution fiscale (taxe sur les transactions financières, impôt progressif sur le capital…). Mais aussi par une diminution des écarts de revenus primaires et un développement de la démocratie économique : « les inégalités de revenu au sein des grandes entreprises ont été multipliées par 10 ou 15 au cours des 30 dernières années. La culture des bonus révèle un manque total de responsabilité démocratique au sommet. Une solution est de promouvoir toutes les formes d’une plus grande démocratie économique – représentation des salariés aux conseils d’administration et aux comités de rémunération, avantages fiscaux pour les entreprises contrôlées par leurs salariés, coopératives et mutuelles, fonds publics pour financer des prêts bonifiés pour la reprise d’entreprises par leurs salariés ».

L’humanité n’a donc jamais été aussi riche, mais la richesse a rarement été aussi mal répartie, le système économique et financier semble plus instable que jamais, et le danger d’un effondrement écosystémique se précise. Comme le disent Pickett et Wilkinson, « la croissance est un substitut à l’égalité, mais inversement une plus grande égalité rend la croissance moins nécessaire » 23 ; quand la croissance n’est plus possible ni souhaitable, l’égalité, la coopération et la démocratie deviennent des impératifs vitaux. La compétitivité est une idée morte.

Publié dans  » laviedesidees.fr », le 30/09/2014

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« Tout compromis repose sur des concessions mutuelles, mais il ne saurait y avoir de concessions mutuelles lorsqu’il s’agit de principes fondamentaux »… Gandhi

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