ET MAINTENANT … que va-t-on faire ?

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Nous ne reviendrons pas sur les questions soulevées par la participation ou non à ces manifestations, en particulier la manifestation parisienne. Il nous semble qu’il ne faut pas surestimer les enjeux et les conséquences de cette manif, ni dans un sens, ni dans un autre. La manifestation parisienne a cependant posé un certain nombre de problèmes, et elle en a gommé d’autres. La présence de la plupart des saigneurs du monde, de l’extrême-droite hongroise ou israélienne, la présence du secrétaire de l’OTAN, la réception en grandes pompes de Netanyahou par le gouvernement et les représentants auto-désignés de la communauté juive de France, etc. ne peuvent qu’attiser des problèmes déjà anciens. De même que la construction en quelques jours d’un consensus national qui soit piloté directement par l’Etat et l’injonction à « être Charlie », dont le sens demeure toujours à nos yeux mystérieux. Difficile en effet d’interpréter cette manifestation parisienne, surtout avec une vision incomplète. Quelques drapeaux bleu blanc rouge, la Marseillaise, des remerciements et applaudissements pour la police… Quelques semaines après l’assassinat de Rémi Fraisse et l’absence de réactions populaires, ces manifestations de sympathies ont peut-être des ressorts plus profonds que le seul contexte de la semaine passée. Rien de grave cependant, car il serait totalement erroné de voir dans cette mobilisation monstre une marche « derrière » la tentative de récupération pilotée au sommet de l’Etat. Les slogans demandant plus de démocratie révèlent des aspirations progressistes.

Mais si sursaut citoyen il y a (ce qui reste à voir une fois l’émotion retombée), quel sens lui donner ? Plus d’ouverture aux autres, de tolérance ? Ou plus de besoin de sécurisation autour d’une communauté nationale fantasmée, avec une démarcation accrue entre « nous » et « eux » ? Les deux pistes sont possibles. Cela dépend en partie de nous (au sens large). Dans la seconde hypothèse, le durcissement des frontières entre ce « eux » et ce « nous » est déjà en germe dans les injonctions faites aux musulmans de prendre position suite aux événements de la semaine ; et le peu de présence de personnes issues de l’immigration post-coloniale (du moins dans ce qu’on a vu de la manif parisienne, mais on espère se tromper) doit nous alerter. Et les conclusions politiques qu’en tireront certains partis sont déjà sous nos yeux : dès jeudi matin les seconds couteaux de l’UMP ont avancé des propositions politiques (par exemple en demandant la publication immédiate des décrets de la loi antiterroriste…votée par les députés FdG pour rappel). Le FN a fait simple (et efficace de son point de vue…) : la peine de mort comme solution. L’après midi (24h seulement après les 12 meurtres !) l’UMP dévoilait son programme de guerre. Dupont Aignan voulant l’établissement de l’état d’urgence. C’est évidemment facile de surfer sur la peur, et nous pouvons craindre que tout cela rencontre un certain écho, comme le montrent les premières mesures annoncées par le gouvernement. Nous n’avons pas un 1er ministre Norvégien pour affirmer des repères (même si ils peuvent être jugés lénifiants) progressistes au lendemain d’un acte terroriste et par conséquent dans un climat d’émotion bien légitime, mais pas favorable à la raison…

Certes, quelques voix dissonantes se font entendre. Parmi elles, une vient même de droite… celle de Dominique de Villepin. Elle a le mérite de mettre l’accent sur 3 idées essentielles, qu’il nous faut intégrer dans nos interventions, et dont on n’est pas certain qu’elles soient toujours partagées par « toute la gauche ». Il a aussi le mérite de « faire de la politique » en insistant sur quelques axes d’action concrète, loin de toute abstraction émotionnelle sur le droit d’expression ou la République en danger.
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—• 1- Lutter contre « le prêt à penser » dans ces périodes où l’émotion envahit tout. Il est absolument nécessaire de combattre les propos scandaleux et incendiaires qui accusent ceux qui s’élevaient contre la ligne éditoriale de Charlie Hebdo de porter une responsabilité dans le drame, voire même contre ceux qui luttent contre l’islamophobie ! Nous devons être fermes contre tous ces affronts à la pensée et à la réflexion, même, et surtout, lorsque ces saillies viennent de notre camp.
—• 2- La responsabilité première dans ce qui s’est passé des guerres successives au Moyen-Orient qui déstructurent totalement les sociétés et créent des monstres, et notre simplification à ne voir ce qui se déroule là-bas que sous le prisme de « la montée des intégrismes religieux ». Bien entendu ce phénomène existe et il est inquiétant, il a des causes multiples qui se réfractent en France, mais dont la France, avec son Etat et son armée, est en partie responsable. Au-delà d’une posture morale (nécessaire), on doit expliquer publiquement que nous payons le prix de ces politiques guerrières qui ont montré leur inefficacité à garantir la sécurité, là-bas, et maintenant ici.
—• 3- Le contexte de légitimation de la parole raciste : depuis des années la gauche de gauche a un problème avec cette question, et il ne risque pas d’être réglé de sitôt, surtout si on s’engouffre dans un débat sur la concurrence des victimes. Mais tout le monde semble reconnaitre qu’il existe un racisme antimusulman spécifique, et qu’il est la forme dominante du racisme, porté par des actes quotidiens et anonymes autant que par des politiques, des discours publics, etc. La construction d’un problème musulman par les élites a une longue histoire, mais le phénomène s’accélère depuis 10 ou 15 ans, en France comme ailleurs (voir les exemples inquiétant de l’Allemagne ou de la Grande-Bretagne). Il semble exister, un débat sur la notion d’islamophobie. Nous reprenons ici la définition qu’en donne deux sociologues, A. Hajjat, et M. Mohamed : « processus de racialisation, qui consiste à interpréter et analyser le comportement de prétendus musulmans à l’aune de leur appartenance supposée religieuse ». Processus qui ne recoupe que partiellement l’arabophobie, même si ces processus s’articulent, les arabes étant largement minoritaire chez les musulmans.

Dire cela, ce n’est pas oublier le racisme anti-rom (notamment dans une partie des classes populaires) ni bien sûr l’antisémitisme que l’on retrouve dans une partie de la jeunesse musulmane, mais pas seulement. Une partie de l’extrême-droite en est encore porteuse explicitement, quant à l’autre fraction, ne doutons pas de sa capacité à réinvestir ce terrain au moment qu’elle jugera opportun ! Quand on se prononce contre tous les racismes, c’est certes juste de penser à toutes ces formes de racisme, mais les discriminations concernent d’abord et avant tout les musulmans, les arabes, les noirs et les roms, et l’obsession est particulièrement forte concernant les musulmans (de ce point de vue là, rien ne sert maintenant de polémiquer avec Charlie Hebdo, mais on peut relier ici l’article d’Olivier Cyran après sa démission du journal). On a donc besoin collectivement de comprendre ce phénomène, de manière dépassionnée, comme lorsqu’on essaye collectivement de comprendre un phénomène social.

Pour le reste, si nous voulons comprendre pourquoi certains jeunes s’engagent dans ce « terrorisme djihadiste », on doit s’interroger sur le rôle objectif que joue la prison (et donc les politiques des 30 dernières années de développement de l’Etat carcéral). Toutes les victimes de discriminations racistes et d’humiliations quotidiennes n’empruntent pas la même trajectoire sociale… Existe-t-il des récurrences observées dans les trajectoires de basculement ? Les quelques enquêtes existantes montrent combien la prison est un sas d’entrée dans la dynamique de la terreur. Les pays scandinaves par exemple mettent en place d’autres dispositifs que l’enfermement pour des jeunes qui reviennent (ou qui auraient la volonté de partir en Irak ou en Syrie). En clair, on ne peut pas juste dire que ces attentats profitent aux faiseurs de guerre et aux tenants d’une société ultra sécuritaire. Ils en sont aussi la conséquence. Et notre désaccord avec les partisans de l’Etat carcéral se place donc aussi sur le terrain de l’analyse pragmatique des conséquences de leur politique menée depuis des années : ça ne marche pas et cela conduit à renforcer le danger. Dans le débat public qui s’engage entre « liberté et sécurité », nous devons avancer ce type d’argument pragmatique pour briser la caractérisation qui nous sera renvoyée de gauche « angélique ».

De même qu’on doit s’interroger sur les effets de l’indignation sélective. Comment expliquer à des jeunes que Charlie c’est un droit au blasphème, une des valeurs de la république, mais qu’il faut interdire Dieudonné, ou que a contrario E. Zemour trône dans la plupart des médias ? Nous ne disons pas que le parallèle est juste, mais l’idée que les gouvernants ont l’émotion sélective est très ancrée, et à juste titre ; mais dans notre camp, qu’en fait-on ?

Nous espérons également que tous ceux qui se sont mobilisés massivement pour défendre « la liberté » ne vont pas baisser la garde et rester vigilants afin de se mobiliser massivement contre le TTIP qui va bouleverser nos vies. La violence de ce traité sera plus insidieuse et moins visible que des attentas terroristes mais plus destructrice pour nos mode de vie et nos liberté. Contrairement au terrorisme où un changement de politique peut inverser la tendance, le TTIP sera irrévocable et nous livrera à l’appétit insatiable des multinationales. Les décisions de ces dernières prendront le pas sur les décisions démocratiques des peuples, les gouvernements élus n’auront plus aucun poids sur les décisions prises par les multinationales dans le cadre du Traité Transatlantique De Libre Échange … et tout cela se traite en secret sans que les européens n’aient accès au débat et ne puissent donner leur avis. Rester donc mobilisés et vigilants, parlez en autour de vous et participez à toute mobilisation sur ce sujet, c’est votre avenir et celui de vos enfants qui est en jeu, c’est votre mode de vie, vos valeurs et vos libertés qui sont menacés !

Vincent, Julien et Alice

Lire : LE CONDITIONNEMENT COLLECTIF

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre » … Benjamin FRANKLIN

« La culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné »… Jean VILAR

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