UKRAINE : ERREURS, MENSONGES ET PROPAGANDE …

putin_obama

Depuis les années 1990, en commençant par l’administration Clinton, des notions extrêmement imprudentes sur la Russie post-soviétique et la rectitude politique de la politique des USA ont figé une orthodoxie américaine bipartisane. La réponse naturelle historique à l’orthodoxie est l’hérésie. Soyons donc des hérétiques patriotiques, indépendamment des conséquences personnelles, dans l’espoir que d’autres se joindront à nous, comme cela a souvent été le cas dans l’histoire.

J’en viens maintenant, en ma qualité d’historien, à cette orthodoxie. Le regretté sénateur Daniel Patrick Moynihan a si bien dit : « Tout le monde a droit à ses propres opinions, mais pas à ses propres faits. » L’orthodoxie de la nouvelle guerre froide repose presque entièrement sur des opinions fallacieuses. Cinq de ces erreurs sont particulièrement importantes aujourd’hui :

— Erreur n ° 1 : Depuis la fin de l’Union soviétique en 1991, Washington a traité la Russie post-communiste généreusement comme un ami et un partenaire souhaité, en faisant tous les efforts pour l’aider à devenir un membre démocratique et prospère du système occidental de sécurité internationale. Par refus ou incapacité, la Russie a rejeté cet altruisme américain, et ceci avec force sous Poutine.

Faits : Au début des années 1990, de nouveau avec l’administration Clinton, chaque Président et Congrès américain a traité la Russie post-soviétique comme une nation vaincue avec des droits légitimes inférieurs à l’intérieur comme à l’extérieur. Cette approche triomphaliste, du gagnant-prend-toute-la-mise (“winner-takes-all) a été le fer de lance de l’expansion de l’OTAN, accompagnée par des négociations non réciproques et maintenant des missiles de défense dans les zones de sécurité nationale traditionnelles de la Russie, tout en l’excluant en réalité du système de sécurité de l’Europe. Dès le début, l’Ukraine, et dans une moindre mesure la Géorgie, étaient les objectifs ultimes. Comme un influent chroniqueur du Washington Post l’a expliqué en 2004, « L’Occident veut finir le travail commencé avec la chute du mur de Berlin et poursuivre la marche de l’Europe vers l’Est… Le grand prix est l’Ukraine. »

— Erreur n°2 : Il existe un Etat nommé “Ukraine” et un peuple, “Le Peuple Ukrainien”, qui a voulu échapper à des siècles d’influence russe pour rejoindre l’Ouest.

Fait : Comme toute personne informée le sait, l’Ukraine est un pays depuis longtemps divisé par des différences ethniques, linguistiques, religieuses, culturelles, économiques et politiques, particulièrement dans ses régions de l’Ouest et de l’extrême Est, mais pas uniquement. Quand la crise actuelle a éclaté en 2013, l’Ukraine était encore un Etat entier, mais pas un peuple unique ou une nation unie. Certains de ces clivages ont été agravés après 1991 par les élites corrompues, mais la plupart d’entre eux s’étaient déjà développés au fil des siècles.

— Erreur n° 3 : En novembre 2013, l’Union européenne, soutenue par Washington, a offert au Président de l’Ukraine, Viktor Ianoukovitch, une association bénigne avec la prospérité de la démocratie européenne. M. Ianoukovitch était prêt à signer l’accord, mais Poutine l’a intimidé et l’a corrompu pour qu’il le rejette. C’est ainsi que les manifestations de protestation de Maidan à Kiev ont commencé et tout ce qui a suivi depuis.

Faits : La proposition de l’UE était une provocation irresponsable obligeant le président démocratiquement élu d’un pays profondément divisé à choisir entre la Russie et l’Occident. Il en a été de même avec le rejet de la contre-proposition de Poutine d’un plan russo-américano-européen pour sauver l’Ukraine de l’effondrement financier. À elle seule, la proposition de l’UE n’était pas économiquement réalisable. Offrant peu d’aide financière, elle demandait que le gouvernement ukrainien adopte des mesures sévères d’austérité et restreigne fortement ses relations économiques de longue date avec la Russie. La proposition de l’UE n’était pas non plus entièrement bénigne. Elle comprenait des protocoles d’exigence d’adhésion de l’Ukraine aux politiques européennes “militaires et de sécurité”, ce qui signifiait en effet, sans parler de l’alliance, l’OTAN. En bref, ce n’est pas la prétendue “agression” de Poutine qui a initié la crise d’aujourd’hui, mais plutôt une sorte d’agression de velours par Bruxelles et Washington pour apporter toute l’Ukraine à l’Ouest, y compris (en filigrane) à l’OTAN.

— Erreur n°4 : La guerre civile qui se déroule aujourd’hui en Ukraine a été provoquée par la réaction agressive de Poutine aux manifestations pacifiques de Maidan contre la décision de Ianoukovitch.

Faits : En février 2014, les manifestations radicalisées de Maidan, fortement influencées par des forces de la rue nationalistes extrêmes et même semi-fascistes, sont devenues violentes. Dans l’espoir d’un règlement pacifique, les Ministres des Affaires Etrangères européens ont négocié un compromis entre les représentants parlementaires de Maidan et Ianoukovitch. Il serait resté en tant que président d’une coalition, un gouvernement de réconciliation, jusqu’aux nouvelles élections de décembre 2014. En quelques heures, des violents combattants de rue ont fait avorter l’accord. L’Europe et Washington n’ont pas défendu leur propre accord diplomatique. Ianoukovitch a fui en Russie. Des partis parlementaires minoritaires représentant Maidan et principalement l’Ouest de l’Ukraine, parmi lesquels Svoboda, un mouvement ultra-nationaliste déjà frappé d’anathème par le Parlement européen pour incompatibilité avec les valeurs européennes, ont formé un nouveau gouvernement. Ils ont également annulé la constitution existante. Washington et Bruxelles ont approuvé le coup d’Etat et en paient le prix depuis. Tout ce qui a suivi – l’annexion de la Crimée par la Russie et la propagation de la rébellion dans le sud-est de l’Ukraine, la guerre civile et l’opération “anti-terroriste” de Kiev – tout cela a été déclenché par le coup d’Etat de février. Les actions de Poutine ont surtout été réactives.

— Erreur n°5 : La seule porte de sortie à cette crise, c’est que Poutine mette fin à son “agression” et rappelle ses agents de la partie sud-est de l’Ukraine.

Fait : Les causes sous-jacentes de cette crise sont les propres divisions internes de l’Ukraine, et non à l’origine, les actions de Poutine. Le principal facteur d’escalade de la crise depuis mai a été la campagne militaire “anti-terroriste” de Kiev contre ses propres citoyens, maintenant principalement dans les villes du Donbass, de Donetsk et de Lougansk. Poutine influence et aide les membres de l’”auto-défense” du Donbass, sans aucun doute. Compte tenu de la pression exercée sur lui à Moscou, il va probablement continuer à le faire, voire les aider davantage, mais il ne les contrôle pas. Si l’offensive de Kiev cesse, Poutine peut probablement contraindre les rebelles à négocier. Mais seule l’administration Obama peut contraindre Kiev à arrêter, et elle ne l’a pas fait.

En bref, vingt ans de politique étrangère des USA ont mené à cette confrontation fatidique entre les Etats-Unis et la Russie. Poutine peut y avoir contribué en route, mais son rôle pendant ses quatorze années au pouvoir a été essentiellement réactif – les faucons de Moscou ne se privent pas de le lui reprocher d’ailleurs. En politique, comme en histoire, il y a toujours des alternatives. La perspective la plus optimiste que je peux offrir est de rappeler que l’amélioration dans l’Histoire commence fréquemment par l’hérésie. Et pour citer le témoignage personnel de Mikhaïl Gorbatchev, qui un jour où il s’exprimait sur sa lutte pour le changement au sein de la nomenklatura soviétique d’une rigidité tout orthodoxe : “en philosophie, tout ce qui est nouveau apparait comme une hérésie et en politique, comme l”opinion d’une minorité.”

Stephen F. COHEN : Professeur émérite d’Études et Politiques Russes à l’Université de New-York et à l’Université de Princetown.

Voir ici pour comprendre les USA

Publicités