EUROPE : LA DEMOCRATIE MALADE

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L’antiparlementarisme de plus en plus violent du leader populiste Beppe Grillo est un signe inquiétant non seulement pour l’Italie, mais aussi pour toute l’Europe.  Car Beppe Grillo n’est pas la cause du chaos. Il en est le signe avant-coureur, le symptôme. De quoi Grillo est-il le symptôme ? D’un effroyable cataclysme au sein de nos démocraties, qui déplace les pouvoirs des Etats vers des entités incontrôlées. Pas seulement vers l’Europe, encore faible, mais vers le monde de la finance et les marchés non régulés. La crise qui a éclaté en 2007 a considérablement amplifié ce séisme.

Les démocraties en sont ébranlées : en particulier celles gangrenées par la corruption, la kleptocratie, les mafias avec lesquelles elles pactisent sous le manteau. Partout les démocraties dégénèrent, comme l’explique le juriste Guido Rossi  : «  la conséquence inévitable des inégalités liée à la crise est “la dévaluation du pouvoir législatif et la réduction des Etats devenus de simples médiateurs”. Le phénomène est visible à l’œil nu. Dans certains pays – Grèce, Portugal, Chypre, Irlande –, c’est la troïka (Banque centrale européenne, Commission, Fonds monétaire international) qui dicte ses choix économiques. »

Partout les principes constitutionnels sont bafoués. L’Allemagne n’arrive à les préserver qu’au prix d’un piteux isolement. D’autres pays sacrifient Constitutions et parlements sur l’autel de la troïka. En avril 2013, Bruxelles a bâillonné la Cour constitutionnelle portugaise, coupable d’avoir retoqué quatre mesures d’austérité qui violaient le principe d’égalité. Les élections sont considérées comme des freins. En Octobre 2011, l’ancien premier ministre grec Papandreou a osé vouloir organiser un référendum sur les décisions de la troïka, ce fut considéré comme un scandale. (…)

D’où l’importance d’une réponse politique au chaos. C’est la seule alternative à la suprématie d’intérêts à la fois catégoriels et globaux radicalement étrangers à la notion de bien commun, cruciale en Europe. L’Europe fédérale veut dire instauration de règles et Etat de droit. Comment contrôler le commerce, la finance transnationale, l’argent si l’Europe n’a ni politique étrangère et si elle ne fonctionne pas comme une vraie démocratie ? L’Union tomberait sous la coupe des businessmen et des lobbys.

C’est tout l’enjeu du nouveau Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) entre l’Europe et les Etats-Unis, négocié en secret par des cercles restreints d’experts de la Commission européenne et du ministère du Commerce américain, sans la moindre participation démocratique.

Pourtant, les dangers de ce traité sont nombreux : il entend concéder aux multinationales la liberté absolue de contourner les règles et les standards de qualité que l’Europe impose au commerce de produits dangereux pour la santé et le climat, au mépris de la défense des services publics comme l’eau et l’énergie. Ces règles sont qualifiées de “génératrices de problèmes”, de “freins commerciaux” (trade irritants) dus à de fâcheuses interférences du secteur public. La taxe sur les transactions financières, exécrée par les Etats-Unis et le FMI [Fonds monétaire international], fait partie des principaux “freins”.

Les risques qui en découlent sont nombreux sur le plan tant économique que démocratique : priorité à la productivité au détriment de la santé des citoyens ; priorité à la stabilité au détriment de la représentativité des élus.

Les partisans les plus sectaires du traité de libre-échange transatlantique veulent imposer “l’élimination, la réduction, la prévention des politiques nationales superflues”, écrivent-ils. Comprendre : les lois, les Constitutions, la régulation de la finance, la lutte pour le climat. Tout cela au nom d’un progrès qui enrichit une minorité et appauvrit le plus grand nombre. Et qui anéantit le fruit de longues années de bonne politique communautaire.

Il faut changer l’Europe de fond en comble pour contrecarrer de telles dérives : revigorer sa démocratie représentative, lui conférer plus de ressources (un budget en hausse, donc le droit de lever des impôts) pour vaincre la dépression par un New Deal à l’échelle de l’Union.

Cela suppose une refonte du système représentatif à l’intérieur de chaque Etat, puisque tout le monde doit être mis à contribution : majorités, minorités, gouvernements, parlements. Telle doit être la teneur du nouveau pacte constitutionnel, et pas seulement en Italie. Grillo le sait. Outre le référendum sur la sortie de l’euro, d’autres revendications largement partagées figurent dans les sept points de son programme consacrés à l’Europe : le refus d’inscrire la règle d’or budgétaire dans la Constitution, le décompte des investissements dans le calcul de la dette publique, etc.

Les eurosceptiques inquiètent, mais comment ne pas être sceptique devant cette Union européenne qui sacrifie les règles, le droit, et les plus pauvres que ce droit est censé protéger !

Pour l’instant les conservateurs dominent, mais l’avenir appartient également à ceux qui réclament un plan Marshall pour l’Europe, comme le leader de la gauche grecque Alexis Tsipras. En 2012 le Spiegel l’a qualifié de subversif, alors qu’il est une bouffée d’oxygène pour l’Europe. Et nous en avons bien besoin pour retrouver l’esprit de Roosevelt en 1932 : “Nos dirigeants républicains nous expliquent que les lois économiques – sacrées, inviolables, immuables – provoquent des mouvements de panique que nul ne peut prévoir. Mais pendant qu’ils déblatèrent sur ces lois économiques, des hommes et des femmes meurent de faim. Nous devons affirmer fermement que les lois économiques ne sont pas faites par la nature. Elles sont faites par les êtres humains. Lorsque nous en aurons la possibilité, le gouvernement prendra toutes ses responsabilités pour soulager la détresse.

Si nous voulons rompre le cercle vicieux de la seule austérité et impliquer au mieux les citoyens dans les choix, l’Europe devrait à son tour prendre toutes ses responsabilités.

Source

Voir : LE GRAND MARCHE TRANSATLANTIQUE

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