SARKOZY ET LE MODELE ALLEMAND

Lors de son discours de lancement de campagne du 29 janvier dernier, le président-candidat a longuement fait référence au « modèle allemand », qu’il conviendrait de suivre pour sortir la France de la crise.

Mais qu’en est-il en réalité de ce modèle tant pris en exemple ? Derrière le discours sur la compétitivité des entreprises allemandes se cachent des conditions d’emploi de plus en plus dégradées pour les salariés, qui subissent depuis plusieurs années les effets négatifs des réformes structurelles du marché du travail (cf. les lois Hartz votées entre 2003 et 2005).

S’il est vrai que, dans un contexte où la récession a été particulièrement importante en Allemagne, l’emploi a mieux résisté que dans les autres pays européens (le taux d’emploi des 15-64 ans est passé de 66 % à 71 % entre 2005 et 2008, même si, convertie en équivalent temps plein, cette hausse est moins élevée), et que le taux de chômage est plutôt resté stable (lors de la première phase de la crise, il est passé de 7,3 % à 7,5 % de la population active), c’est au prix d’une dégradation sans précèdent de la situation des salariés et des chômeurs.

L’utilisation systématique des mesures de chômage partiel, dont la généralisation est aujourd’hui proposée par Nicolas Sarkozy, est en partie à l’origine de ce « miracle allemand ». Comme le note la Cour des comptes dans un récent rapport sur la convergence France-Allemagne, c’est bien au prix d’une intense « flexibilisation » de l’emploi que l’Allemagne a réussi à maintenir un taux d’emploi aussi élevé pendant la crise. Mais aujourd’hui un emploi sur trois n’est ni à temps plein, ni à durée indéterminée, un sur dix est un mini-job de moins de 400 €, qui n’ouvre pas droit aux cotisations sociales. On observe dès lors au cours de ces dernières années une explosion des emplois « atypiques » (CDD, intérim, temps partiel, particulièrement pour les femmes) qui ont progressé de près de 130 % entre 1998 et 2008. Au total, 2.5 millions de salariés travaillent pour moins de 5 € de l’heure dans un pays où le salaire minimum n’existe pas. Fort de ce constat les organisations syndicales demandent que l’Allemagne se dote dès à présent d’un salaire minimum, comme dans de nombreux pays européens.

D’un autre coté, le durcissement des conditions d’allocation chômage, la fusion du statut de demandeur d’emploi et celui d’allocataire des minima sociaux, les sanctions contre les chômeurs refusant une offre d’emploi « raisonnable » constituent l’autre volet de l’attaque contre les droits des salariés et des chômeurs. Entre 1995 et 2008, le pourcentage de chômeurs indemnisés a chuté de 80 % à 35 %.

Ces différentes réformes ont toutes abouti à une réduction importante du nombre d’heures travaillées (à l’exception du Japon, l’Allemagne est le seul pays de l’OCDE où cet indicateur a baissé au cours des années 1990). Elles se sont également traduites par une moindre prise en charge des salariés en cas de rupture du contrat de travail et, in fine, à une véritable paupérisation des travailleurs allemands. La direction générale du trésor, pourtant peu suspecte de positions hétérodoxes en matière de politique économique, est obligée d’admettre, dans une note d’octobre 2011, que toutes ces réformes ont eu pour conséquence de précariser un nombre croissant de salariés, dont le taux de pauvreté a augmenté de près de 60 % entre 1998 et 2008. Aujourd’hui l’Allemagne compte près de 2 millions de travailleurs pauvres. Rien qu’entre 2005 et 2010, le taux de pauvreté en Allemagne est passé de 12,2 % à 15, 6 %, soit la plus forte augmentation en Europe (plus 3 points contre – 0,1 point dans l’Europe des 27 et seulement + 0,7 dans la zone Euro).

En termes d’inégalités, la tendance est identique. Les inégalités salariales et de revenus après redistribution ont explosé, et seule la Roumanie et la Bulgarie ont enregistré une hausse des inégalités plus importante que l’Allemagne au cours des années 2000.

En résumé, le modèle Allemand, c’est celui de la précarité et de la pauvreté des salariés et des chômeurs. C’est celui que veut aujourd’hui nous imposer le candidat Sarkozy. Si, comme le note Michel Husson (cf. « Le modèle allemand ne saurait être une référence pour les pays européens », Liaisons sociales, hors-série, 2011), une telle politique de désinflation salariale devait être reprise, elle viendrait renforcer l’impact récessif des politiques budgétaires et enclencherait une spirale de régression sociale. En outre, une telle logique pousserait les États vers une telle concurrence en matière d’exportation que le marché mondial ne suffirait pas à absorber la production mondiale – ce qui aboutirait à une récession générale.

                                           article original de  Didier Gélot ici

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Une réflexion sur “SARKOZY ET LE MODELE ALLEMAND

  1. c’est bien de se référer à un modèle, mais il y un petit « point de détail » a ne pas negliger:
    à savoir que :
    le marché allemand est tourné vers l’exportation…
    alors que:
    Le patronat français a fait « ses affaires » sur le dos de l’etat, il est bien plus facile de vivre de marchés et de subventions publiques…

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